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RCA : «la seule véritable force du pays, c'est l'Église»

Que se passe-t-il en République centrafricaine ? Officiellement, la guerre civile s'est achevée en 2014. Pourtant, les violences, loin de cesser, ont repris fin 2016 à travers le pays et vont croissant. L'essentiel du territoire reste aux mains des milices qui ne reconnaissent pas la légitimité du gouvernement, les infrastructures sont à l'abandon ; les Églises sont parmi les rares institutions à rester debout et ont un rôle indispensable pour éviter que des conflits ne dégénèrent en affrontements confessionnels.
Des enfants du camp de réfugiés autour de l’Église évangélique des frères, en 2014. © Claire Bernole pour Cevaa

«Quand deux éléphants se battent, c'est l'herbe qui souffre». Le proverbe est ivoirien, mais il pourrait s'appliquer à la République centrafricaine, État qui cherche sa légitimité depuis l'indépendance, en 1960, et où les changements de gouvernement se font plus souvent les armes à la main que dans les urnes. Entre des dirigeants qui s'affrontent pour le pouvoir en instrumentalisant telle ou telle communauté, et des États voisins qui soufflent sur les braises, c'est toujours la population centrafricaine qui souffre. La République centrafricaine est le pays qui a vu Jean-Bedel Bokassa s'emparer du pouvoir par un coup d'État six ans après l'indépendance avant de se faire couronner empereur, puis de se faire détrôner par celui-là même qu'il avait renversé. C'est encore un coup d'État qui avait vu, en 2003, le général François Bozizé accéder au pouvoir - ce qu'il avait déjà tenté sans succès vingt ans plus tôt. Mais son arrivée à la présidence devait déboucher sur une première guerre civile de 2004 à 2007, puis, à la suite de l'échec des accords de paix, sur une deuxième. Précipitant la déliquescence de la plupart des structures du pays, depuis longtemps laissées à l'abandon par les gouvernements successifs. En mars 2013, l'armée centrafricaine était incapable de s'opposer à l'avancée des rebelles conduits par Michel Djotodia qui prenaient Bangui et forçaient François Bozizé à fuir. Michel Djotodia se proclamait alors à son tour président.

Mais la marche sur Bangui des rebelles regroupés au sein de la Séléka («Coalition» en sango) avait été marquée par de multiples exactions. Venue du nord du pays où se trouvent la majorité des musulmans (le reste du pays étant très majoritairement chrétien), composée en partie de mercenaires tchadiens, libyens et soudanais, elle n'avait pas hésité à s'en prendre à des symboles religieux, à des églises. Provoquant en retour la constitution de milices d'autodéfense, les anti-balaka, et des attaques contre des musulmans soupçonnés de sympathie pour la Séléka. La violence généralisée dans l'ensemble du pays devenait alors telle que l'Onu devait permettre, lors d'une résolution votée en décembre 2013, à la France d'envoyer des troupes lors de l'opération Sangaris, avant la mise en place d'une force multinationale africaine, la Misca.

Des affrontements entre factions de l'ex-Séléka

Pour aller plus loin :

Officiellement, la troisième guerre civile de Centrafrique a pris fin le 23 juillet 2014, avec la signature d'un accord de cessation des hostilités à Brazzaville. La République centrafricaine a pu se doter d'une nouvelle Constitution, approuvée fin décembre 2015 lors d'un référendum marqué par des violences, et d'un nouveau président démocratiquement élu, l'ancien Premier ministre Faustin-Archange Touadéra. Pourtant, aujourd'hui encore, le pays reste divisé en régions contrôlées par des milices, qui ne reconnaissent ni l'autorité du gouvernement, ni la légitimité de la mission de l'Onu. La violence est toujours possible et se manifeste régulièrement par des exactions. En juin 2017, des affrontements à Bria, dans le centre-est du pays, ont fait une centaine de morts. Dans la même région, début décembre, ce sont des combats entre deux factions rivales du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), issues de l'ex-Séléka (officiellement dissoute), qui ont fait cinq morts et plusieurs dizaines de blessés à Ippy. Globalement, on constate depuis fin 2016 un accroissement des affrontements entre groupes armés et des exactions, avec de nombreuses régions qui connaissent de nouveau une situation que l'on peut qualifier de guerre civile.

Tout est à reconstruire, et l'influence de l'actuel gouvernement ne s'étend guère au-delà de Bangui. L'un de ses défis aujourd'hui est de permettre à ses représentants d'occuper effectivement leur poste. Préfets et sous-préfets sont empêchés de rejoindre leurs régions d'affectation par les milices. Exemple récent : début décembre, l'installation du préfet de Kaga-Bandoro a été marquée par des affrontements. Les positions des Casques bleus de la Minusca, qui a succédé à la Misca, ont été la cible de tirs de mortiers. L'attaque a été attribuée à des combattants de l’ex-Séléka.

«Dans l'Église, des gens qui ne baissent pas les bras»

Rencontre entre les responsables de la force Sangaris et le Réseau des femmes croyantes et médiatrices de paix, en présence de la délégation Cevaa-Ceta-Défap, en 2014. © Claire Bernole pour Cevaa

Dans un contexte où toutes les structures sont défaillantes, où les travailleurs humanitaires sont tentés de se retirer (le pays est considéré comme le plus dangereux du monde pour les ONG), «la seule véritable force du pays, c'est l'Église», résumé Jean-Pierre Tuquoi. Ancien journaliste au Monde en charge de l'Afrique et du Maghreb, auteur d'un livre sur la République centrafricaine, il raconte comment «la visite du Pape dans la capitale avait permis de rompre le cercle de violence». C'était fin 2015 ; le Pape François s'était alors rendu à la mosquée centrale au PK5, lieu symbolique car il s'agit du dernier quartier de Bangui où vivent encore des musulmans. Cette visite, à elle seule, avait suscité un immense espoir à Bangui. Elle n'a pas permis de pacifier le pays, mais elle est un révélateur du travail accompli grâce au dialogue entre les représentants des diverses religions. Ils ont largement contribué à écarter le spectre d'un affrontement interconfessionnel généralisé. Lorsque l'Onu, la France et les États-Unis évoquaient en 2013 une situation «pré-génocidaire», trois hommes, un catholique, un protestant et un musulman, étaient déjà à l'oeuvre pour prêcher la réconciliation : Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, Nicolas Guerekoyame-Gbangou, pasteur de l'Église évangélique Elim Bangui-M'Poko, et Omar Kobine Layama, président de la conférence islamique.

En mai 2014, la Cevaa effectuait une visite de solidarité à Bangui, où se trouve une Église membre de la Communauté :l'Église Protestante Christ-Roi de Centrafrique (EPCRC). Ce voyage, organisé en collaboration avec la CETA (Conférence des Églises de Toute l'Afrique) et le Défap (le département missionnaire des Églises de France membres de la Cevaa), avait permis de mesurer l'importance du rôle des Églises au sein de la société centrafricaine (retrouver ici notre dossier). Depuis, la Cevaa soutient l'action de l'EPCRC à travers plusieurs projets - et notamment en aidant à fonctionner une cellule d'écoute. Elle a permis à des femmes de cette Église d'aller se former à l'accompagnement des victimes de violences au Rwanda, pays qui a su réconcilier victimes et bourreaux après le génocide de 1994 : le voyage a eu lieu début octobre (lire notre article).

Anne-Sophie Macor, secrétaire exécutive du pôle Projets – Échange de personnes de la Cevaa, était à Bangui début décembre. «Dans l'Église», témoigne-t-elle, «on sent, à l'inverse de ce que l'on trouve dans le reste de la population, des gens dynamiques, motivés, qui ne baissent pas les bras». Et qui, à leur niveau, maintiennent le dialogue, en dépit de la reprise des violences qui font de nouveau craindre à l'Onu la possibilité d'un génocide. Un exemple parmi d'autres : Teddy Dila-Ngambsso, responsable Jeunesse de l'EPCRC (lire son portrait), a organisé une «Semaine de la Jeunesse» avec des participants de toutes obédiences. «On a vu des jeunes musulmans participer à un culte», rapporte Anne-Sophie Macor. Des projets modestes, mais ce sont ces bonnes volonté dont le pays a besoin pour se remettre debout.

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