Nouvelle-Calédonie : « Notre Église fait partie intégrante de la réalité politique et sociale » — Communauté d'Églises en mission

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Nouvelle-Calédonie : « Notre Église fait partie intégrante de la réalité politique et sociale »

Six mois après le référendum d'autodétermination du 4 novembre 2018, qui a rejeté l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie par 56,7% des voix (un score nettement inférieur aux prévisions des sondages), les Calédoniens retournent aux urnes le 12 mai pour des élections provinciales dont l'enjeu est tout aussi important : il reviendra aux élus choisis lors de ce scrutin de négocier avec l'État la sortie de l'accord de Nouméa et la mise en place d'un nouveau statut pour ce territoire.

Dans ce contexte, quelle peut être la parole des Églises face aux défis de la société calédonienne, et particulièrement de l'Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC), membre de la Cevaa ? Entretien avec le pasteur Var Kaemo, président de l'EPKNC, et son épouse, la pasteure Marie-Claire Kaemo, directrice du Centre de Formation Pastorale et Théologique de Béthanie.

Marie-Claire Kaemo (à gauche) - Var Kaemo (à droite) © Montage à partir de photos de l'EPKNC


Quel est aujourd'hui le rôle des Églises dans la société calédonienne ?

Marie-Claire Kaemo : Historiquement, il a toujours été très important. La mission de Londres (la London Missionary Society), puis la mission de Paris (la Société des Missions Évangéliques de Paris, ou SMEP, ancêtre de la Cevaa) ont apporté en Nouvelle-Calédonie beaucoup d'éléments qui ont favorisé l'évolution sociale, qu'il s'agisse d'éducation, de questions sanitaires et sociales... À travers la SMEP, des relations fortes se sont nouées avec les Églises protestantes de France, qui se concrétisent encore aujourd'hui par des échanges de personnes et des voyages de groupes.

Var Kaemo : En fait, quand on évoque le rôle des Églises, c'est un peu pour moi comme si on mettait l'Église à côté de la société. Or notre Église, l'EPKNC, fait partie intégrante de la réalité politique et sociale de la Nouvelle-Calédonie. Outre son rôle spirituel, elle a toujours contribué au développement économique, à l'éducation, et elle a toujours eu des actions de solidarité à travers des constructions d'écoles, de léproseries... Aujourd'hui, elle a toujours une parole à apporter sur les grands problèmes de la société : ce qu'elle a fait en lançant le thème "Concitoyens d'un pays nouveau" à l'approche du référendum d'autodétermination. Et en appelant à voter, et au respect du vivre ensemble après le scrutin, alors qu'on redoutait des violences.

Marie-Claire Kaemo : Même si c'est un peu moins vrai sur la Grande Terre et notamment à Nouméa, pour les protestants des îles, on ne dissocie jamais la foi des autres dimensions de la vie, dont fait aussi partie la coutume.

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Et comment se situe l'EPKNC par rapport aux défis de la société calédonienne comme les inégalités sociales, la place de la jeunesse ?

Var Kaemo : Pour toute personne étrangère à la Nouvelle-Calédonie, les inégalités sautent aux yeux dès l'arrivée à Nouméa. Sitôt qu'on sort de l'aéroport, la première chose à laquelle on est confronté, ce sont les squats, toutes ces maisons aux toits de tôle le long de la route. Dans la société kanake traditionnelle, cette pauvreté criante n'existe pas : chacun dans sa tribu doit avoir son chez-soi, sa case, son champ. Or notre Église, l'EPKNC, est très majoritairement une Église kanake. Il y a des associations, des Églises qui développent des actions sociales au sein de ces squats qui entourent Nouméa, ce n'est pas notre cas : nous croyons fondamentalement que chacun doit avoir sa place et sa dignité dans sa tribu. Mais il faut bien reconnaître que Nouméa est comme une lumière dans la nuit qui fascine les papillons, et que beaucoup de nos jeunes sont attirés par la ville.

Marie-Claire Kaemo : C'est principalement à Nouméa qu'on trouve du travail. Du coup, la moitié de la population calédonienne va se concentrer dans la grande ville, avec comme conséquence directe des conditions de logement très difficiles. Kanaks, Océaniens et Européens se retrouvent dans des situations très inégales. Les fonctionnaires sont en majorité des Européens, bien mieux payés que le reste de la population, avec un accès bien plus facile au logement ; et le niveau de vie à Nouméa est calqué sur leurs revenus, qui sont inatteignables pour beaucoup de Kanaks, dont plus de la moitié sont au chômage... et se retrouvent dans ces squats.

Que diriez-vous, avec le recul, des conséquences sociales des politiques de rééquilibrage mises en place dans la foulée des Accords de Matignon, signés en 1988, et de Nouméa, signé en 1998 ?

Marie-Claire Kaemo : Malgré tous les efforts faits sur le plan politique, on se rend compte que les principaux leviers de la société calédonienne restent encore aujourd'hui aux mains d'Européens. Il y a pourtant eu, en parallèle des réformes institutionnelles et des efforts de développement économique, des programmes spécifiques destinés à former des cadres kanaks, des administrateurs... Or la proportion de Kanaks à des postes clés n'est pas très différente aujourd'hui de ce qu'elle était en 1998. Les jeunes qui ont été formés, et qui sont allés pour cela faire des études en métropole, n'ont pas toujours trouvé des postes correspondant à leurs qualifications en rentrant en Nouvelle-Calédonie.

Var Kaemo : On parle de priorité à l'emploi, à l'éducation, mais on a peu avancé en pratique. Aujourd'hui encore, le taux de réussite au Bac des jeunes Kanaks reste trop faible. Des spécialistes kanaks de l'éducation disent depuis longtemps que le système scolaire n'est pas adapté au contexte kanak ; et de plus en plus, des responsables demandent qu'on revoie la programmation scolaire. Mais au fond, c'est toute la société calédonienne qui cherche toujours son identité. Il y a diverses communautés qui cohabitent, mais peu qui se posent vraiment ces questions. Pourtant, les choses sont en train de changer. On parle de plus en plus de destin commun : comment inventer un vivre ensemble associant les Kanaks, les Caldoches (descendants d'Européens) et les autres communautés ? On a l'impression d'une sorte de réveil sur les vrais problèmes de la Nouvelle-Calédonie. Or, ces questions liées à l'identité ne sont prises en compte, sur le plan politique, que par les indépendantistes. Les Caldoches les évitent, les autres communautés les ignorent.

C'est ce qui s'est joué lors du référendum d'autodétermination ?

Var Kaemo : Les indépendantistes étant les seuls à vraiment s'intéresser à cette question du vivre ensemble, ça les a incités à communiquer d'autant plus dessus, à travers des discours d'ouverture en direction des non-Kanaks, et en affichant la volonté de les associer à une indépendance du pays à construire ensemble. Il y a eu aussi une sorte de référendum dans le référendum : quelle allait être la participation des Kanaks à ce scrutin ? Le jour du vote, leur participation a été très importante ; et alors qu'on annonçait un rejet massif de l'indépendance, le "non" l'a emporté avec une marge beaucoup plus faible que prévu. Le rendez-vous politique du 12 mai, avec les élections provinciales, sera crucial.

Propos recueillis par Franck Lefebvre-Billiez


(Cet entretien a été réalisé fin janvier 2019, lors d'une visite à Paris de Var et Marie-Claire Kaemo, présents, ainsi que d'autres délégués d'Églises, à l'invitation de la Fédération Protestante de France)

 

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