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Nucléaire : une avancée dans le long combat de l'Église protestante ma'ohi

Le président de Polynésie française a annoncé, début février, sa décision de confier à une scientifique japonaise renommée le soin d'étudier les conséquences génétiques des essais nucléaires français. L’Église protestante ma'ohi, qui dénonce depuis longtemps les effets sanitaires et environnementaux des 193 essais menés en Polynésie entre les années 60 et 1996, a déjà exprimé à de nombreuses reprises ses craintes d'un impact à très long terme sur la population ; mais jusqu'alors, les données scientifiques indépendantes manquaient.
Conférence de presse de l'association Mororua e tatou : à droite, Taaroanui Maraea, président de l'Église protestante ma'ohi © EPM

Le débat aura duré deux semaines avant que le président de Polynésie française, Edouard Fritch, n'y mette fin par une annonce laconique sur son compte Twitter : au cours du week-end du 3 au 4 février 2018, il a fait part de sa décision de demander à une généticienne japonaise de renom, Katsumi Furitsu, spécialiste des maladies radio-induites, de présenter un projet d’étude scientifique sur les conséquences génétiques des essais nucléaires français. Edouard Fritch répondait ainsi à une demande portée à la fois par l’association de défense des vétérans du nucléaire Moruroa e tatou, et par l’Église protestante ma'ohi (EPM).

Pour l'EPM, la question du nucléaire représente une longue bataille. A Tahiti, le protestantisme est présent depuis la fin du XVIIIe siècle, avec l'arrivée des premiers missionnaires, et il s'y est enraciné dans les cultures locales au point d’être devenu l’un des porte-paroles de l’identité traditionnelle polynésienne. Or les années 60, au cours desquelles la France a développé son programme nucléaire militaire, ont représenté un choc sans précédent pour cette société jusqu'alors largement rurale : sur les 210 essais nucléaires menés entre 1960 et 1996, 193 ont eu lieu en Polynésie, dont 167 à Mururoa. Avec des conséquences sociales brutales (une urbanisation rapide et un exode des îles vers les villes, le passage d'une économie traditionnelle basée sur la pêche, le commerce de vanille, de nacre et du coprah, à une société de consommation) ; et des conséquences sanitaires qui sont depuis longtemps l'objet d'âpres débats avec l'État français. L’Église protestante ma'ohi, qui est à l'origine de l’association Moruroa e tatou, réclame ainsi depuis des années l’ouverture des archives militaires à des chercheurs indépendants, et l'indemnisation des victimes des essais nucléaires. Sur ce dernier point, la position de l'État français a évolué à petits pas, du déni de tout impact sanitaire à une reconnaissance limitée de maladies radio-induites ; à ce jour, fort peu de victimes se sont vues reconnaître le droit à une indemnisation. Et ce, en dépit de déclarations officielles reconnaissant l'ampleur du préjudice subi par la Polynésie.

Une étude qui déclenche la polémique

Pour aller plus loin :

A partir de 2015, l’Église protestante ma'ohi a commencé à évoquer publiquement de possibles poursuites internationales contre l'État français, en soulignant notamment le risque d'un impact sanitaire à très long terme sur toute la population polynésienne. Mais sans pouvoir s'appuyer sur des données scientifiques valables... Une plainte a été effectivement déposée en 2017, suite au 133ème synode de l'EPM, avec le soutien d'une voix importante au sein du protestantisme mondial : celle d'Olav Tveit, porte parole du Conseil œcuménique des Églises. Et en janvier 2018, une étude lancée en collaboration avec l’association Moruroa e tatou, et menée au sein de l’unité pédopsychiatrique du Centre hospitalier de Taaone, a fourni de nouveaux arguments sur les conséquences sanitaires à long terme des essais nucléaires. Elle a été rapportée dans un article du Parisien, titré «Essais nucléaires en Polynésie : les petits-enfants oubliés de la bombe», qui a immédiatement déclenché une controverse.

Cette étude réalisée par le pédopsychiatre Christian Sueur s'appuyait sur une série d’observations cliniques faites de 2012 à 2016. Elle évoquait de possibles conséquences transgénérationnelles, au sein de la population polynésienne, des essais nucléaires. La publication de l'article du Parisien a provoqué des réactions en cascade de scientifiques et de politiques. L'association Moruroa e tatou et l'Église protestante ma'ohi ont réagi en réclamant de nouvelles études. C'est donc à cette demande qu'a répondu Edouard Fritch début février. Et c'est une victoire pour Moruroa e tatou et l'EPM, qui disposeront de données scientifiques indépendantes sur les possibles effets génétiques des essais nucléaires. Car en la matière, les éléments manquent. La demande d'une telle étude était d’ailleurs inscrite, depuis 2016, dans la lettre de mission d’Edouard Fritch au délégué au suivi des conséquences des essais nucléaires. La bataille de l'Église protestante ma'ohi sera encore longue et le dossier évolue lentement : il avait ainsi fallu attendre décembre 2012 pour qu'une levée partielle du secret-défense, portant sur 58 documents, confirme que la contamination radioactive avait concerné des zones habitées, dont Tahiti.

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