Nouvelle-Calédonie : l’Église protestante alerte sur une « crise de relation juste »
Le communiqué intervient quelques jours après le rejet à l’Assemblée nationale, du projet de loi constitutionnelle relatif à l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Ce texte devait traduire dans la Constitution le compromis politique élaboré à Bougival. Son rejet, à la suite de l’adoption d’une motion préalable, suspend de fait l’évolution institutionnelle envisagée et laisse en suspens le calendrier politique local.
Pour l’EPKNC, cette séquence ne peut être réduite à un simple revers parlementaire. L’Église y voit au contraire le symptôme d’un problème plus profond : celui d’un processus de décolonisation inachevé et d’un dialogue politique qui peine à produire un consensus durable entre les différentes composantes du pays.
Dans son analyse, l’Église rappelle plusieurs prises de position internationales récentes. Elle cite notamment l’avis rendu le 29 janvier 2026 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui souligne que la décolonisation de la Nouvelle-Calédonie n’est pas achevée et recommande une consultation « effective et systématique » de la population kanak avant toute décision engageant l’avenir institutionnel du territoire.
Le communiqué évoque également les observations du Comité des droits de l’homme des Nations unies, qui appelle la France à respecter le principe du consentement libre, préalable et éclairé des peuples autochtones dans le cadre du processus d’autodétermination. L’Assemblée générale de l’ONU, dans une résolution adoptée en décembre 2025, a par ailleurs rappelé que l’avenir politique de la Nouvelle-Calédonie devait être déterminé « librement et équitablement » par les populations concernées.
L’EPKNC s’appuie aussi sur les conclusions de la « Mission des peuples du Pacifique », conduite en avril 2025 après les violences survenues en mai 2024. Ce rapport, réalisé avec le soutien du Pacific Conference of Churches et du Pacific Network on Globalisation, dresse un constat sévère de la situation sociale et économique du territoire.
Selon les données reprises par l’Église, plus de 10 000 personnes auraient quitté la Nouvelle-Calédonie depuis les émeutes de 2024, parmi lesquelles environ 20 % des médecins du territoire. Huit cents entreprises et plus de 20 000 emplois auraient également disparu, tandis que les jeunes kanak représenteraient plus de 80 % de la population carcérale.
Au-delà des chiffres, l’EPKNC estime que ces fractures traduisent l’échec du « rééquilibrage » promis par les accords politiques successifs. Elle dénonce une accumulation d’inégalités économiques, sociales et symboliques ayant progressivement nourri un sentiment de rupture entre une partie de la population kanak et l’État français.
Mais le texte ne se limite pas à une lecture institutionnelle ou sociale de la crise. Une large partie du communiqué développe une réflexion théologique autour du concept kanak de « Dokamo », présenté comme une vision relationnelle de l’être humain fondée sur la terre, la mémoire, la communauté et la parole donnée.
À la lumière de Pâques, l’Église affirme que la paix ne peut être réduite à la seule absence de conflit. Pour elle, une paix véritable suppose des relations restaurées, une mémoire reconnue et le respect de la dignité des peuples. La crise actuelle est ainsi décrite comme « une crise de relation juste », dans laquelle les blessures historiques de la colonisation demeurent ouvertes.
Le communiqué insiste également sur le fait que la résurrection du Christ ne saurait justifier la domination d’un camp sur un autre. L’EPKNC précise qu’elle ne souhaite pas sacraliser une position partisane, mais appeler à une conversion collective fondée sur la vérité, la justice et la responsabilité.
Sur le terrain politique, l’Église met en garde contre toute tentative de passage en force institutionnel. Elle estime qu’une réforme imposée sans accord renouvelé ni consultation réelle de la population kanak risquerait d’aggraver la crise de confiance et d’exposer la France à une contestation morale et diplomatique accrue.
L’EPKNC réclame également le maintien des élections provinciales dans les délais prévus par le droit actuel, c’est-à-dire avant la fin du mois de juin 2026. Selon elle, ce scrutin constitue un enjeu essentiel de légitimité démocratique et un passage nécessaire pour éviter l’enlisement politique.
Dans sa conclusion, l’Église appelle les partenaires œcuméniques du Pacifique et du monde entier à se tenir « dans la prière, la vigilance et la solidarité fraternelle » aux côtés de la population de Kanaky–Nouvelle-Calédonie. Elle invite aussi les parlementaires français à considérer le dossier calédonien non comme une simple question administrative, mais comme une question de décolonisation engageant la responsabilité historique de la République.
« Aucune paix durable ne sera construite contre la mémoire d’un peuple », écrit l’EPKNC dans les dernières lignes de son texte. Une formule qui résume l’esprit de ce communiqué : rappeler que derrière les débats constitutionnels et les échéances électorales se joue aussi la reconnaissance politique, historique et humaine du peuple kanak dans la définition de l’avenir calédonien.
Que Dieu donne à notre pays la lucidité, la force et la paix juste.
Que Dieu garde Kanaky–Nouvelle-Calédonie dans la vérité.
Que Dieu convertisse les cœurs à la justice et à la fraternité.
