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Centrafrique : comment aider un peuple otage des violences ?

Photo d'ouverture : le corps d'un civil musulman en flammes, photographié par un membre de Human Right Watch (Twitter/Peter Bouckaert)

Derrière les images de plus en plus fréquentes de violences interconfessionnelles, c'est toute la population centrafricaine, autant chrétienne que musulmane, qui se retrouve otage des exactions de groupes armés. Une situation qui rend très difficile toute opération d'ampleur dans le domaine humanitaire, et face à laquelle la France, malgré l'envoi de renforts, reste dramatiquement isolée.
Soldats de la force Sangaris en intervention sur l'axe Bangui-Yaloke © MAE - ministère des Affaires étrangères

Si l'arrivée de la force Sangaris s'était traduite par un relatif apaisement à Bangui, le répit n'aura guère duré ; il n'aura fallu que quelques jours pour que les 1600 soldats français envoyés en République centrafricaine se retrouvent confrontés à une violence généralisée face auxquelles les premières mesures (désarmement et cantonnement des ex-rebelles de la coalition Séléka) se sont vite avérées insuffisantes. Désormais dépassées par l'ampleur de la tâche, confrontées à un théâtre d'opération bien plus difficile qu'au Mali, les forces françaises venues en appui à la Misca (Mission Internationale de Soutien à la Centrafrique sous conduite Africaine) ne parviennent pas à faire respecter un semblant de calme dans Bangui, et encore moins dans le reste du pays.

Centrafrique : la France appelle «à agir face à l'urgence humanitaire»

La question du prolongement ou non de l’opération Sangaris sera débattue le 25 février par les députés. D'ores et déjà, l'Elysée a annoncé l'envoi de 400 soldats supplémentaires  dans un communiqué diffusé le 14 février à l'issue d'un Conseil de défense restreint autour de François Hollande. Ces renforts comprennent à la fois des soldats et des  gendarmes, mieux outillés que les membres actuels de la force Sangaris pour répondre aux problématiques de sécurité. Mais la France est isolée et exhorte l'Union européenne à « accélérer le déploiement de la mission EUFOR, y compris la force de gendarmerie européenne ». Elle appelle aussi la communauté internationale « à agir face à l'urgence humanitaire en RCA », ce qui constitue « un devoir impérieux de solidarité ». Au cours de la semaine écoulée, une délégation de parlementaires français en visite en Centrafrique a aussi souligné l'urgence de renforts européens. S’exprimant lors d’une conférence de presse organisée à la résidence de l’ambassadeur de France à Bangui, la socialiste  Elisabeth Guigou a lancé : « Il faut absolument qu’il y ait des renforts qui viennent de l’Union européenne, 900 personnes ». Egalement présent, l'UMP Pierre Lellouche  a insisté sur l’urgence de mettre fin à « la solitude française dans ce genre d’opération ».

Corollaire des violences, l'aspect dramatique de la situation humanitaire en Centrafrique est souligné chaque jour par les ONG présentes sur place (lire : Des socs, pas des fusils, Centrafrique : des appels de paix dans la tourmente, Violences et crise humanitaire, les défis de la nouvelle présidente centrafricaine). A l'intérieur même des frontières centrafricaines, environ un quart des 4,6 millions d'habitants du pays ont déjà dû fuir les violences. Depuis un peu plus d'un an, les réfugiés partis en quête d'un asile dans les pays voisins sont au nombre de plus de 246.000.

Le Défap a lancé un appel face à l'urgence humanitaire – appel qui a été relayé et soutenu par la Fédération Protestante de France. Le principal partenaire pour intervenir sur place étant ACT Alliance, collectif de plus de 130 ONG qui travaillent ensemble dans les domaines de l’assistance humanitaire, du plaidoyer et du développement à travers plus de 140 pays. Son secrétariat général est situé à Genève au siège du Conseil Œcuménique des Églises. ACT Alliance a déjà lancé plusieurs appels pour soutenir la population centrafricaine, que ce soit directement sur place ou pour venir en aide aux populations déplacées, notamment au Tchad, où elle reçoivent le soutien de la Fédération Luthérienne Mondiale. Mais du fait des risques que les violences généralisées font peser sur toute intervention humanitaire, ce collectif doit se contenter pour l'heure de venir en aide aux réfugiés ayant quitté le territoire centrafricain.

ACT Alliance souligne pourtant l'étendue des besoins, en matière de nourriture, de protection des populations civiles (et notamment des femmes), de soins de santé, de ravitaillement en eau potable, d'assainissement, de logement... Derrière la crise actuelle s'en profile déjà une autre, plus grave encore et plus durable, si les paysans qui ont fui leurs terres face aux violences ne sont pas de retour à temps pour la période des semis. Déjà en 2013, les exactions des Sélékas avaient entraîné une forte baisse de la production agricole. Désormais, avec les exactions des anti-balakas, que donneront les récoltes en 2014 ?

«Les civils (...) otages de la violence perpétrée par les groupes armés»

Car rien ne laisse espérer un apaisement sans une intervention internationale plus appuyée. L'aspect le plus inquiétant de la crise centrafricaine est sans conteste la radicalisation entre communautés – entre les musulmans soupçonnés d'avoir soutenu les ex-rebelles de la Séléka, et ceux qui voient dans les « anti-balakas » des « milices chrétiennes ». Un aspect dénoncé par ceux qui refusent une instrumentalisation religieuse (lire à ce sujet :  Centrafrique : conflit religieux ou conflit ethnique ?). En Centrafrique, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer les exactions des milices anti-balakas, depuis la présidente Catherine Samba-Panza qui leur a promis « la guerre » en assurant que ceux « qui voudront tuer seront traqués », jusqu'aux dirigeants religieux (lire l'article de Réforme : Espérer contre toute espérance, ainsi que les derniers témoignages d'un pasteur de Bangui recueillis par le Défap). Parés de grigris et d'amulettes supposées magiques pour se protéger des balles (d'où leur nom « d'anti-balakas », qui leur viendrait, non pas du sango « balakas », signifiant « machettes », mais de l'expression « anti-balle AK », pour « Kalashnikov »), ces miliciens aux pratiques parfois éloignées du christianisme n'hésitent pourtant pas à afficher leur appartenance chrétienne face aux journalistes étrangers (lire : Centrafrique : des appels de paix dans la tourmente). Comme le souligne Médecins Sans Frontières, la majorité de la population se retrouve en fait prise en tenailles : « Les civils centrafricains, issus des deux principales communautés religieuses du pays, sont otages de la violence perpétrée par les groupes armés, premiers responsables de ces atrocités ». Aussi la présidente centrafricaine s'est-elle élevée contre le terme de « nettoyage ethnique » utilisé par Amnesty International : « Je ne pense pas qu'il y ait d'épuration confessionnelle ou ethnique », a-t-elle souligné. « Il s'agit d'un problème d'insécurité. »

Reste pourtant qu'aujourd'hui, minoritaires en Centrafrique et cibles faciles des violences, les civils musulmans fuient en masse ; le mouvement, amorcé depuis des semaines à Bangui (lire : Centrafrique : des appels de paix dans la tourmente), est aussi visible ailleurs dans le pays. Dans une tribune publiée sur le site de Libération, le docteur Mego Terzian, président de Médecins Sans Frontières- France, évoquait récemment la situation des régions de l'Ouest et du Nord de la Centrafrique avec notamment le cas de  Bozoum : « Entre fin janvier et le 5 février, la totalité de la population musulmane de Bozoum, soit près de 5 000 personnes, a rejoint le Tchad sous escorte de l’armée tchadienne. » Mais sous cette opposition simple entre chrétiens et musulmans, ce sont surtout les vieilles tensions entre ethnies qui ressortent. Et dont les Tchadiens installés en République centrafricaine sont les premiers à faire les frais. En visite au Tchad, où elle a rencontré son homologue tchadien Idriss Deby le 17 février, Catherine Samba-Panza a dû reconnaître : « Beaucoup de Tchadiens vivant en République centrafricaine y sont depuis plusieurs générations (...) Le fait de les voir quitter notre pays nous déchire le cœur. Mais pour pouvoir les retenir, il faut que nous soyons en mesure d’assurer leur sécurité. »

MSF fustige « le manque d’engagement international »

Pour assurer cette sécurité, le contingent français, même porté à 2000 hommes, restera très insuffisant sans un soutien international plus affirmé. Et pourtant, la seule arrivée de militaires d'une force de maintien de la paix parvient parfois à faire baisser les tensions. C'est ce que soulignait le président de MSF dans sa tribune : « Il suffit souvent de la présence d’un petit contingent militaire pour geler ces affrontements, comme c’est le cas à Yaloké où la paix armée entre les 8 000 musulmans regroupés en ville et les combattants anti-balakas des alentours ne semble tenir qu’à la présence dissuasive du contingent de la force Sangaris. Mais troupes françaises et troupes internationales sont en nombre insuffisant pour se déployer plus et assurer cette présence nécessaire à la protection des civils ». Une présence encore trop faible de forces d'interposition que dénonçait il y a peu Joanne Liu, présidente Internationale de MSF, à son retour de Centrafrique : « Le manque d’engagement et de mobilisation des dirigeants politiques du Conseil de Sécurité des Nations Unies est choquant. La mobilisation trop limitée de pays africains et de l'Union Africaine, insuffisante pour lutter contre la violence, est entrain de déchirer littéralement la RCA. »

Photo d'ouverture : le corps d'un civil musulman en flammes, photographié par un membre de Human Right Watch (Twitter/Peter Bouckaert)

Franck Lefebvre-Billiez

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