De Casablanca à Palerme  
 
 
 

Voyage au cœur des migrants - De part et d'autre de la Méditerranée, à la rencontre de nos voisins immigrés subsahariens. Ils ont fui la pauvreté et la violence dans leur pays. Ils vivent au quotidien dans la précarité et l'insécurité. Sur le vif, des faits, portraits et témoignages en marge, ce mois d'octobre, de l'assemblée générale de la Cevaa, communauté d'Eglises en mission. *

* Réflexions préparatoires au thème: "A la rencontre de nos voisins" au programme du 12 au 19 octobre, à Bouznika au Maroc, de l'AG 2006 de la Cevaa: communauté de 35 Eglises protestantes en mission en Afrique, en Amérique latine, en Europe, dans l'Océan Indien, dans le Pacifique. Enquête à partir de l'action auprès des migrants de l'Eglise Protestante au Maroc et de l'Eglise Vaudoise en Sicile.

 
         
  A Casablanca ce matin, le pasteur Jean-Luc Blanc ouvre son mail. Il apprend la mort cette nuit d'un jeune clandestin sénégalais, faute de soins. Sans le moindre dirham en poche, il n'a pas été admis à l'hôpital de la ville. Tragique destin, à l'image de celui de milliers de ses compatriotes migrants subsahariens venus déposer leur maigre baluchon et leurs rêves -de plus en plus déçus- au Maroc, véritable terminus noir de l'immigration. Avec ce seul espoir: rejoindre la forteresse Europe. ils ont fuit leur pays écrasés par la pauvreté extrême et la violence sans fin. Ecrasés ils le restent au Maroc, loin d'être la terre de paix et de solidarité africaine espérée. "Plus de 1 500 clandestins ont été abandonnés dans la Sahara, totalement dépouillés. Médecins sans frontières a relevé 2 500 cas de migrants cachés dans les forêts du nord, brutalisés par la police, parfois à balles réelles, se nourrissant sur les décharges…" déplore Jean-Luc Blanc.

 

Loin du luxe opulent des villas des ambassadeurs et autres fonctionnaires de Rabat, Takkadoum est un quartier populaire de la capitale. Les petits loyers en ont fait le port d'attache de quelques 1 500 subsahariens venus d'Afrique de l'ouest. C'est dans ses ruelles étroites que l'on croise ces silhouettes noires que les Marocains nomment les criquets noirs. A plus de 50 ils vivent dans des 2 pièces nus, sous une unique ampoule allumée en permanence, des matelas mousse empilés contre les murs, dans une chaleur torride. Ce matin ils ne sont qu'une dizaine, les autres sont partis mendier à l'Agdal, le quartier français ou encore à la sortie des mosquées. "Pour tout l'or du monde confie Monda, un ouvrier du bâtiment camerounais je ne voudrais recommencer le calvaire de la traversée du Sahara. Je l'ai fait pour assurer un avenir meilleur à mes 3 enfant restés au pays."

 

 

 

Il a vécu 7 mois caché dans la forêt de Gourougou prés de Nador au nord, a fait 11 tentatives pour passer en Espagne, a été repris 11 fois. "Pour moi le seul espoir est en Europe. C'est là-bas que je peux récupérer le temps perdu. Le temps c'est de l'argent. Celui gagné par la force de mon travail va permettre des économies. J'achète alors une machine à raboter électrique. Je la ramène au Cameroun et je peux facilement faire ma vie…"

 

Cap sur l'autre rive de la Méditerranée et la pointe sud de cette Europe tant fantasmée par les refoulés du tiers-monde. Palerme, en Sicile, 700 000 habitants, une ville qui brasse des traditions contrastées. Les migrants, ceux qui ont réussi à forcer le destin, sont estimés à 76 000: des subsahariens, mais beaucoup d'asiatiques du Bangladesh ou du Sri Lanka. Une poignée est en règle, la majorité est clandestine. Ici les autorités ferment l'œil, bien plus qu'au nord de la péninsule. Aussi les subsahariens continuent à débarquer par centaines chaque semaine sur la petite île de Lampedusa au large de la Tunisie. Véritables prisons étouffoirs fermés à toute visite, les 3 centres d'accueil siciliens regorgent de clandestins, majoritairement renvoyés dans leurs pays au bout de 15 jours. "Je préfère venir ici laver des assiettes que de rester sans travail dans mon pays…" lance Solange, secrétaire venue de Côte d'Ivoire, vivant chez sa grande sœur, dans un studio vétuste du quartier populaire de la Noce.

"A Palerme il y a du bon et du mauvais explique Camara, commerçant d'origine ivoirienne. Un jour, dans une épicerie, j'ai acheté 500 gr de café pour 7 € 20. En Côte d'Ivoire, c'est 0 € 20 le kg.La loi du marché est dure: il fallait venir à l'aventure en Europe, loin des parents et de la famille, pour comprendre ça. L'aventure, c'est la survie. Car ici, on ne fait que survivre. L'argent que tu trouves: c'est beaucoup. Mais les dépenses aussi: c'est beaucoup. Trop même !"

 

Les Eglises sur le pont


 

Au cœur de Rabat, l'historique temple protestant en blanc immaculé. Comme tous les mardis ses portes s'ouvrent aux migrants de la ville pour une permanence d'accueil. Joséphine, congolaise, assure le secrétariat et recense cas après cas dans la sacristie. Dans la nef du temple, Monda et Josua, camerounais, coordonnent une quinzaine de volontaires bénévoles dans un travail d'écoute, d'assistance médicale, d'aide alimentaire… En face: une petite centaine de clandestins. Terrassés par la fatigue, certains dorment à même les bancs du temple. Maître d'œuvre de ce projet humanitaire: le CEI: Comité d'Entraide Internationale, une Commission mise en place à l'initiative de l'Eglise évangélique au Maroc et divers partenaires avec comme permanent le pasteur américain David Brown.

 

"Chaque jour des clandestins frappent à la porte du presbytère, commente le pasteur Jean-Luc Blanc. Notre Eglise est très sollicitée. Notre souci premier face aux migrants est de leur faire prendre conscience de leur situation. Les aider à penser et à parler de demain -où aller ? que faire ensuite ?-, à dépister ceux qui ont un projet d'avenir. On ne peut pas aider les sans projets de la même manière que ceux qui "savent où ils vont…" L'Eglise a vocation de mettre ces déstabilisés en état de partir à la rencontre de l'autre et de sa communauté. Sachant que le fond du problème est d'ordre politique et qu'il échappe à notre responsabilité…"

 

Retour en Sicile. Plus de 300 nouveaux clandestins à bord de 9 embarcations ont débarqués d'un coup ce jeudi soir de juillet sur l' île de Lampedusa. Dans l'une des ruelles du vieux Palerme qui font le pittoresque de la ville méditerranéenne, une discrète enseigne Pellegrino della terra , une association afro-italienne. Dans un miniscule local, Roselyne, une jeune nigériane, accueille les migrants. En face d'elle, sur un coin de son bureau, la gracieuse coréenne Kim prend une leçon d'italien aux côtés d'une bénévole. Œcuménique, l'association regroupe des militants de l'Eglise vaudoise, de Caritas, de quelques jésuites.

 

Palerme a vu sa population migrante augmenter de façon considérable qui font d'elle la carrefour de multiples trafics dont la prostitution, véritable plaie béante. 2 000 à 2 500 jeunes femmes -surtout nigérianes- ont été vendues à des groupuscules mafieux par contrats signés par les familles au pays. Dans un travail discret et officieux, Pellegrino est sur ce terrain social difficile et a réussi à sortir plus de 100 filles d' un véritable enfer.

 

La migration prend un visage plus fraternel dans la petite paroisse vaudoise du quartier populaire de La Noce. Multiethnique comme le détaille son cahier des charges, son culte combine rythmes africains et liturgie vaudoise. Le pasteur est à deux têtes ici: Vivian le Nigérian et Elisabetta l'Italienne. "Etre Eglise ensemble ici prend du sens. Cela nourrit beaucoup de choses et met en crise" confie cette dernière.

 
       

Un drame pour le Sud


 

Les actuelles année d' émigration clandestine de masse, le besoin de partir vers le Nord à la recherche d'un vie plus digne, restent un cruel drame pour des milliers de jeunes du Sud. Comme une tragédie sans fin aux multiple facettes mêlant ambitions déçues, humiliations à répétition, dégradations morales…Une effroyable hécatombe qui aura provoqué la mort anonyme de dizaines de milliers d'hommes dans la force de l'âge.

 

Quelle coupable négligence pour l'Europe d' avoir laissé se creuser le fossé des richesses entre les deux rives si proches de la Méditerranée et parmi les plus inégalitaires de la planète.

 

Le citoyen italien de Palerme vit avec 19 000 USD par an alors que son voisin marocain de Casablanca touche 1 200 USD, soit un écart de 1 à 16. Pour le malien de Bamako cet écart passe tout simplement de 1 à 60 !

A ce régime, les côtes des Canaries et de Lampedusa resteront pour bien longtemps encore la destination des chercheurs d' aventure africains sur leurs frêles embarcations de pêcheurs, sans autre richesse que leurs tee-shirts que les trafiquants leur ont laissés sur le dos, serrés, épaule contre épaule.

 

Albert Huber