Un pasteur chez les clandestins  
 
 
  Avec en débat la question de la rencontre de nos voisins, l' assemblée générale de la Cevaa, communauté d'Eglises en mission, s'est posée au Maroc ce mois d'octobre. L'occasion de frapper à la porte d'un ardent ouvrier de l'Eglise protestante sur l'autre rive de la Méditerranée.  
         
 

Un véritable battant, à l'image de ses lointains pères camisards des Cévennes, sa terre natale. De petite taille - "Il est court…" disent de lui dans leur langage les amis africains- visage carré, barbu, Jean-Luc Blanc est un jeune pasteur de l'EREI, Eglise réformée évangélique indépendante. A Casablanca depuis 1990, il marque de son empreinte la vie de la petite EEAM , Eglise évangélique au Maroc, ex-Eglise réformée de France au Maroc, dont il est le président, au sein d'une conviviale équipe de cinq pasteurs en poste.

Son temple à Casablanca est planté au centre d'une véritable station missionnaire à l'africaine, tout en blanc immaculé, en plein centre de la ville industrielle surpeuplée.

Un presbytère avec terrasses, de vastes salles de réunion, le logement du gardien, le pavillon de l'ex-jardinier, le tout entouré d'une cour ombragée et de jardins verdoyants. Un havre de repos sur lequel veille avec vigilance Zora, la vieille gardienne marocaine qui a vu défiler ici des générations de pasteurs européens. Aux fêtes musulmanes, elle égorge l'agneau à l'ombre du temple. Ce mois de juin, celui-ci a été investi par les studios de Casablanca qui l'ont transformé en une salle d'audience de palais de justice pour le tournage d'un film grand public en arabe. Belle visibilité tout compte fait pour les protestants minoritaires dans une ville à l'islam omniprésent.

 

L'islam religion d'Etat


 

Triomphaliste au dernier degré cet islam avec la nouvelle mosquée Hassan II dressée sur une presqu'île gagnée sur l' océan. Un édifice pharaonique tout en marbre qui a mobilisé jour et nuit 10 000 artisans sur 5 ans, autour de l'architecte français Michel Pinseau et de l'entrepreneur Bouygues. Jusqu'à 25 000 fidèles peuvent s'y recueillir. Son minaret de 210 m est le second après celui de La Mecque. Voici l'hommage le plus remarquable rendu à Allah au cours du XXe siècle. Mais depuis son inauguration en 1993 les habitants de Casa boudent le lieu.

 

C'est que la facture faramineuse -plus de 4 milliards de francs de l'époque- a été imposée à la population par souscription obligatoire. Un impôt sur le revenu des particuliers et le chiffre d'affaire des sociétés. "Un revers social commente Jean-Luc Blanc , beaucoup d'entreprises ont coulé. Même la paroisse protestante a payé, j'ai un reçu. Le défunt roi Hassan II a tenu à ce projet et il a choisi Casablanca, la ville où l'on travaille, pour redresser la situation face à Rabat, la ville des fonctionnaires. Un choix dicté aussi par la peur d' un soulèvement après le dérapage de la montée du prix du pain."

 

A une encablure de cette cathédrale musulmane, sur une autre presqu'île, un autre lieu sacré lié au culte traditionnel du marabout Sidi Abd er-Rahman. Son tombeau, gardé en permanence à la lueur des bougies d'un groupe de femmes voilées, domine un promontoire de petites maisons blanches.

 

Sous les rochers, face à la mer, des jeunes femmes célibataires viennent sacrifier le poulet pour s'assurer de trouver bientôt un bon mari. "C'est un lieu de sorciers, je n'y mettrai jamais les pieds…" confie Myriam, la nièce de Zora la gardienne du temple protestant.Entre les extrêmes d'un islam hébergé dans du marbre et d'un islam fétichiste cohabitent les musulmans de Casablanca. Jean-Luc Blanc explique. "Au Maroc, pays culturellement musulman et politiquement moderne selon le vouloir de ses habitants, l'EEAM est reconnue par la monarchie. Sa Constitution stipule que l'islam est la religion de l'Etat qui garantit à tous le libre exercice des cultes. Une condition à cette reconnaissance: ne pas tomber dans le prosélytisme.

 

Face à l'islam omniprésent, elle tente de construire une relation de témoignage par le dialogue. Difficilement. Il est plus facile de rencontrer le ministre des Habous et des Affaires Islamiques que de rencontrer l'imam du coin. Je décèle une certaine peur du côté de l'islam face au dialogue. En fin de compte, le Maroc est un pays de tolérance par la pratique de l'ignorance des chrétiens minoritaires. Ils n'ont pas accès aux mosquées et les musulmans n'ont pas accès aux Eglises…" Le ministre des Habous et des Affaires Islamiques en question va jusqu'à mettre la Bible au même rang que le Coran et d'évoquer "la grâce de l'Unique qui sauve le croyant" pour adresser ses vœux de nouvel an au pasteur de Casablanca et à son Eglise.

 
       

Les migrants aux portes du presbytère


 

Dans cet environnement omniprésent donc de la culture musulmane, le quotidien du ministère de Jean-Luc Blanc reste fortement en prise avec la présence des migrants clandestins subsahariens sans papiers. Ils n'arrêtent pas de frapper à la porte du presbytère, se déclarant membres d'Eglises protestantes dans leurs pays, ce qui n'est pas toujours la réalité.

 

"Ils viennent chercher ici la terre promise, alors que mon Eglise peut tout juste leur offrir un oasis de repos" constate Jean-Luc Blanc. Avec cette actualité, nous sommes dans l'un des grands thèmes de la Bible. Le voyage et l'errance y sont présents de la première à la dernière page…" Et de définir deus types de migrations. Celle de Caïn et celle d'Abraham: l'errant et le voyageur. L'éthique du voyageur se construit, selon lui, en contrepoint d'une non-éthique qui est celle de l'errant et vagabond. Dieu ne répond pas à cette errance par la restauration du paradis perdu en donnant à l'homme un lieu bien à lui. Il appelle Abraham à voyager en étranger vers une terre promise qu'il n'atteindra jamais.

 

"Notre situation est pour le moins étrange. Nous, Eglise composée uniquement d'étrangers, sommes placée en situation d'accueillir un autre type d'étrangers qui nous considèrent comme des gens installés…Comment s'y retrouver ? Il y a le migrant, le réfugié, l'étudiant qui est venu non pour faire des études, mais pour trouver un moyen de passer en Europe. Il y a le "vrai" étudiant, l'expatrié professionnel, l'épouse d'un marocain…Qui est celui qui voyage comme Caïn ? Qui est celui qui cherche à se fixer dans la première Babel rencontrée ? Qui est celui qui, tel Abraham, est en route vers une terre promise ?

 

Et Jean-Luc Blanc d'affirmer que le rôle de l'Eglise n'est pas de faire le tri, de classer les Caïns d'un côté et les Abrahams de l'autre. "L'Eglise a à parier qu'en se rencontrant autour de la même Parole qui n'est ni la propriété des uns, ni celle des autres, se mettra en place cette éthique de l'étranger et voyageur incarnée par Abraham…"

 

Ce mardi, comme toute les semaines Jean-Luc Blanc saute dans le train pour Rabat, à moins d'une heure de Casablanca. Il y retrouve son collègue David Brown , pasteur baptiste des USA - "un démocrate" précise-t'il. Le temple protestant en plein centre de la capitale ouvre tout grand ses portes pour une permanence d'accueil des migrants. Une quinzaine de volontaires bénévoles y reçoivent une centaine de clandestins marqués par la fatigue et l'angoisse, installés à même les bancs du temple. A l'initiative du CEI, Comité d'entraide internationale, une c ommission de l'EEAM avec divers partenaires et de son permanent David Brown aux côtés de son épouse Julie, la journée va se passer à écouter avec une grande patience les témoignages poignants des migrants, à organiser l'assistance médicale et alimentaire d'urgence.

 

" Notre Eglise commente Jean-Luc Blanc est en première ligne question migrants. Notre souci premier face aux migrants est de leur faire prendre conscience de leur situation. Les aider à penser et à parler de demain -où aller ? que faire ensuite ?-, à dépister ceux qui ont un projet d'avenir. On ne peut pas aider les sans projets de la même manière que ceux qui "savent où ils vont." L'Eglise a vocation de mettre ces déstabilisés en état de partir à la rencontre de l'autre et de sa communauté. Sachant que le fond du problème est d'ordre politique et qu'il échappe à notre responsabilité…"

 
       

Ceux que l'on appelle les convertis


 

Un clandestin pouvant en cacher un autre, Jean-Luc Blanc se retrouve sous les feux croisés d'un autre type de clandestin: le nouveau converti, celui qui a quitté l'islam pour le christianisme. Le Maroc, comme son voisin l'Algérie, est touché par le phénomène de la conversion même si cette poussée inédite du protestantisme de type évangélique est marginale et clandestine.

 

On estime à 500 le nombre de "missionnaires" présents dans le royaume: des anglophones et américains en majorité, contre 5 pasteurs protestants enregistrés officiellement à l'historique EEAM. Jean-Luc Blanc explique " qu 'ils ont disloqués, sans structures, sans interlocuteurs. Les essais de contact par l'EEAM restent infructueux. Pour les missionnaires il n'y a pas d'Eglise protestante au Maroc. Leurs fondations et associations pullulent avec des responsables payés cher en USD.

 

En fraude ils importent clandestinement des Bibles, alors que la Bible est en vente libre au Maroc: il y a toujours eu une librairie chrétienne à Rabat. Nous sommes souvent en présence de prédicateurs fondamentalistes et de gourous délirants à la tête de sectes de tous bords."

Tous ont leurs "églises-maisons, leurs propres convertis. "Dans un combat quotidien et de longue haleine contre l'islam, leur but est simplement de convertir des musulmans" conclut Jean-Luc Blanc. De temps à autre un missionnaire est expulsé. Pas les américains -tous de bons républicains": ils sont protégés par leur influente ambassade de Rabat..."

 

Albert Huber