Ils accostent…  
 
 
 

Le chaos de l'immigration de sans papiers en provenance d'Afrique, par sa force et sa cruauté, nous envoie un certain nombre de messages...

 

 
  1 433 clandestins ont accosté aux îles Canaries ce premier week-end de septembre 2006. Un afflux record. Ils sont partis des côtes africaines à bord de pirogues de pêcheurs, sans autre richesse que leurs tee-shirts que les trafiquants leur ont laissés sur le dos, serrés, épaule contre épaule. Depuis le début de l'année 2006, ils sont plus de 20 000 subsahariens à avoir tenté l' aventure les faisant échouer aux portes de l' Espagne.

 

Par delà le choc des images, cette nouvelle désespérance vient jusqu'à nous, Européens bien lotis, enfants gâtés de la démocratie. Que nous dit-elle ? Simplement que l'Afrique, ou plus précisément ce qu'est devenu ce continent riche et passionnant, est notre avenir. Ce chaos nous envoie des messages. Mesurons la gravité du problème et l'ampleur de ses conséquences.

 

La décolonisation a été bâclée un peu partout où des richesses naturelles ont attisé tant d'appétits. Le pillage de l'Afrique s'est affiné au point de devenir un système parallèle, où les rôles sont bien distribués. Moins les Etats sont organisés, plus le pillage est aisé. Un Etat de droit bien installé ne fait pas l'affaire des sociétés qui prétendent investir en Afrique. En fait, les infrastructures, comme les routes par exemple, sont proposées à des entreprises étrangères dont le comportement renforce le système de la corruption, de la malversation et de l'inefficacité. On donne d'une main et on récupère de l'autre. Halte à cette hypocrisie -chère aux anciens colonisateurs- à l'égard de cette Afrique jeune et nouvelle. Résultat : des pays sont condamnés à une sorte de clochardisation. Des cerveaux fuient, des jeunes bacheliers prennent la route de l'immigration sauvage, la caste dirigeante, militaire ou civile, est maintenue au pouvoir selon des calculs vicieux dont le but est de garantir les intérêts du protecteur.

 

Déjà, au début des années 1960, René Dumont, cet homme du terrain visionnaire, alertait le monde avec un livre pamphlet au titre brutal, L'Afrique est mal partie . Il avait des intuitions fortes. Plus personne, aujourd'hui, ne s'aviserait de le contredire. Non seulement elle est mal partie, mais elle n'est arrivée nulle part.

Si ce n'est dans des cimetières que remplissent quotidiennement l'épidémie de sida et autres malédictions comme la famine ou la guerre, comme celle du Darfour. D'autres diraient qu'elle est arrivée dans l'espace de l'oubli, là où plus aucun regard ne se pose, plus aucune oreille n'entend.

 

Le monde a pratiquement accepté que des millions d'Africains disparaissent dans l'indifférence. Et l'on s'étonne de voir des hordes d'hommes et de femmes traverser, à pied, le désert de plusieurs pays et se diriger vers une frontière avancée en terre africaine, pleine de trous, et donnant sur une terre européenne. Certains ont été dépouillés par des passeurs, véritables mafieux. Ces êtres, dont personne ne veut à sa table, ne sont pas nés pour errer dans le désert, ni pour risquer leur vie sur une embarcation douteuse. Ils ne sont pas nés avec la malédiction dans les gènes, ni avec un destin voué au malheur.

 

La planète vacille et le monde se contente de colmater la peur et d'encourager le repli. Des frontières se ferment, on parle d'invasion. On ouvre des camps de rétention, comme en Libye, pour parquer cette immigration sauvage, mais pas si clandestine que ça: les passages se font en plein jour, on force la porte.

 

Refouler ces hommes et ces femmes, les raccompagner chez eux ne résout pas le problème. Notre avenir rejoindra cet enfer si l'Europe n'entreprend rien de décisif. Elle ne pourra plus vivre en paix et en sécurité, car le désert avance, comme si les enfants de ceux qu'on a dépossédés s'étaient mis instinctivement en route vers les pays du Nord pour offrir leur force de travail. Que l'Europe se tourne enfin vers son Sud, après avoir trop exclusivement regardé vers l'Est et les pays de l'élargissement. Qu'elle crée une politique de l'immigration qui fasse barrage aux intérêts particuliers des anciennes puissances coloniales en soutenant les démocraties naissantes dans des projets de développement laissant les autochtones vivre et travailler au pays.

 

Albert Huber