Sénégal : soigner les corps et annoncer l'Évangile — Communauté d'Églises en mission

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Sénégal : soigner les corps et annoncer l'Évangile

Loin des images de tensions religieuses entre christianisme et islam, l'Église luthérienne du Sénégal, membre de la Cevaa, offre l'exemple d'une communauté qui a su allier dialogue interreligieux et annonce de l'Évangile.
Retrouvez la fiche de l'Église luthérienne du Sénégal
Anciens responsables de l'ELS : au centre et à droite, le pasteur Abdou Thiam (ancien président) et son épouse ; à gauche, Latyr Diouf, ancien secrétaire général de l'ELS et actuellement boursier du Défap © Franck Lefebvre-Billiez/Cevaa

A 130 km de Dakar, la ville de Fatick, dans la région du Sine-Saloum, est en plein pays sérère. C'est dans cette région qu'est implantée l'ELS, la petite Église luthérienne du Sénégal, née dans les années 1970 des travaux de la mission luthérienne finlandaise et aujourd'hui membre de la Cevaa. Si les Sérères ne représentent, en nombre, que la troisième ethnie du pays, après les Wolofs et les Peuls, ils sont majoritairement représentés dans la partie centre-ouest du Sénégal, entre le sud de Dakar et la Gambie. Beaucoup d'entre eux sont, soit chrétiens, soit musulmans, mais leur pratique religieuse n'est pas dénuée d'emprunts à la religion ancestrale ; un syncrétisme qui peut se remarquer dans certaines cérémonies, comme lors des rites funéraires. Chez eux, les religions semblent dialoguer de manière naturelle ; et contrairement à des pays où les tensions ont été exacerbées, contrairement à la Centrafrique où l'ampleur des violences se ressent directement dans les rapports entre christianisme et islam, les croyances se côtoient sans s'affronter.

« En tant que pasteur, je dirais qu'il existe une communion fraternelle entre chrétiens et musulmans », explique Abdou Thiam. De passage à Paris, au siège du Défap, le président de l'ELS détaille, avec un sourire tranquille, divers exemples de ces relations qui vont bien au-delà de la cohabitation pacifique. Chez les Sérères, parler de sa foi n'est pas un casus belli. Une qualité de dialogue remarquable même au Sénégal – où les rapports entre religions sont bons, mais non exempts de tensions ponctuelles – et qui permet par exemple aux jeunes de l'ELS d'organiser régulièrement des caravanes d'évangélisation et de faire la tournée des villages avoisinants, majoritairement peuplés de musulmans. Ils y sont assurés d'un bon accueil, d'une écoute attentive, et rapportent généralement de ces tournées plusieurs annonces de conversions. Ce dialogue fructueux transparaît aussi dans le fonctionnement d'un dispensaire récemment construit à Mbellacadio, une communauté rurale de la région de Fatick qui réunit 17 villages et plus de 50 hameaux sur la rive gauche du fleuve Sine. Un chantier rendu possible grâce au soutien financier du Défap, qui y a affecté une partie des ressources issues d'un don exceptionnel, le legs Darvari (lire encadré).

« Prêcher l'Évangile à tout l'homme »

Le dispensaire de Mbellacadio © Jean-Luc Blanc/Défap

Dans la région, les besoins étaient criants : avant sa mise en place, les femmes des environs de Mbellacadio, au moment d'accoucher, devaient parcourir de longues distances dans des conditions plus que précaires. « Il fallait les transporter sur des charrettes, sur des mobylettes, décrit le pasteur Abdou Thiam ; c'était très difficile. » Mais la population avoisinante était, à une écrasante majorité, musulmane. Pour répondre aux besoins matériels des habitants, l'Église devait-elle donc mettre l'annonce de l'Évangile en sourdine ? « Nous n'avons rien caché, se souvient Abdou Thiam, nous nous sommes présentés comme une Église, destinée à prêcher, mais ayant aussi une action sociale. L'aspect spirituel et l'aspect social se complètent. Nous voulons prêcher l'Évangile à tout l'homme. »

« Pour nous, c'était un projet exemplaire, renchérit le pasteur Jean-Luc Blanc, responsable du pôle Relations et Solidarités Internationales au Défap. Quand je suis allé dans cette région du Sénégal, toute la population soulignait ce besoin d'un dispensaire. Et dès le départ, le projet s'est construit en bonne entente avec la population musulmane. L'Église luthérienne n'a pas caché sa volonté de construire une aumônerie avec le dispensaire ; elle a demandé à ce que le projet soit accepté dans toute sa dimension, à la fois sociale et évangélisatrice. Et pour être sûre d'être bien accueillie, elle a demandé au village un signe fort : qu'on lui fasse don du terrain pour construire. Non seulement le terrain a été accordé, mais ce dispensaire était tellement attendu, que même l'entrepreneur a décidé de faire un geste en faisant cadeau d'une partie du toit. »

Un dialogue fécond avec l'islam

Paroissiens de l'ELS © Jean-Luc Blanc/Défap

Depuis son inauguration, en mai 2013, le dispensaire connaît une fréquentation croissante. « Chaque jour, nous y recevons entre dix et quinze personnes, souligne Abdou Thiam. Entre mai et décembre, nous avons enregistré 93 accouchements et près de 900 consultations. » Même constat pour l'aumônerie, en dépit du petit nombre d'habitants de la région identifiés comme chrétiens : « La construction de ce dispensaire et de cette aumônerie par l'Église a donné à la population l'envie de travailler avec les chrétiens et de mieux les connaître », estime Abdou Thiam. Ce que confirment les statistiques de fréquentation : « La majorité des gens qui viennent voir le pasteur sont musulmans. » Jean-Luc Blanc, pour sa part, résume : « Aujourd'hui, l'hôpital sert à toute la population des alentours, sans distinction de religion. La moitié du personnel est musulmane. Quant à l'aumônerie, elle est en train de se transformer en véritable petite communauté... »

Ce dynamisme tranquille, ce dialogue fécond avec l'islam, se traduisent de manière éclatante dans la croissance récente de l'Église luthérienne du Sénégal. Petite par la taille, jeune par son histoire, moins riche que d'autres Églises protestantes, comme l'Église protestante du Sénégal (EPS) et l'Église méthodiste, l'ELS est de plus implantée dans une zone où l’Église catholique était déjà présente et réputée pour son réseau scolaire : le premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, avait été formé dans ces écoles. Elle a d'abord grandi modestement, obtenant récemment sa reconnaissance légale, en 1987. En 2007, lors des premiers contacts avec le Défap, l'ELS revendiquait 3500 membres. Aujourd'hui, elle en compte environ 3000 de plus.

Franck Lefebvre-Billiez

  Petite histoire du legs Darvari  

Serban-Constantin Darvari, né en 1912 à Bucarest dans une famille de la bonne société roumaine, avait dû fuir son pays dans les années d'après-guerre, lors du renversement du roi de Roumanie, remplacé par un régime communiste. Ayant pu gagner la France et obtenir l'asile politique, il s'y était installé, marié, et s'était fait une confortable situation en devenant chef du service Titres-Bourse à la Banque franco-allemande de Paris. A sa mort, il devait laisser sa femme en possession d'un capital important, géré par un ancien collègue devenu au fil des ans un ami, Bernard Loyson, paroissien de l'Église Réformée de France. N'ayant pas eu d'enfants, et refusant, comme son défunt mari, de voir le nom de Darvari tomber dans l'oubli, Marguerite Darvari choisit à son tour, sur les conseils de Bernard Loyson, de tout léguer à sa disparition à l'ERF, soit 390.000 euros, pour financer un foyer d'accueil. Le « legs Darvari », inemployé durant plusieurs années par l'ERF, ayant finalement été transmis par Bernard Loyson au Défap, cette somme a permis de financer plusieurs projets en France et dans divers pays comme le Sénégal, le Congo, Haïti, la RDC, ainsi que des bourses.

 

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